Archives de la catégorie ‘Le Lycée Antonin Artaud de MARSEILLE (13)’

Nous n’épargnons pas sur notre site les « gros » syndicats enseignants. C’est un constat : dans le domaine du Harcèlement Hiérarchique, ils font rarement bouger les choses, nombre de leurs représentants locaux sont « achetés » par l’administration et se préoccupent surtout d’étouffer les affaires. Ce sont les faits : le plus souvent ce sont les syndicats dits « minoritaires » qui agissent contre les abus d’autorité des directions et de l’administration. Néanmoins, nous refusons toute généralisation abusive. Lorsqu’une voix s’élève pour pointer du doigt l’inacceptable, et pour le refuser, alors, nous nous sentons en accord avec cette voix et avec les paroles qu’elle porte.

Qui parle du déni de l’administration face au Harcèlement Moral Hiérarchique, face aux pratiques d’isolement d’un enseignant traité en bouc-émissaire sur son lieu de travail ? Qui parle de la culture de l’apparence dans l’Education Nationale, de la triche, du mensonge, des mesquineries qui y sont encouragés et institutionnalisés ? Et qui s’y intéresse ?

L’article qu’Albert-Jean MOUGIN a consacré en 2013 au suicide de Pierre JACQUE sur le site Mezetulle dit les choses mieux que nous ne pourrions le faire. Il nous semble utile de porter ce texte à la connaissance de nos lecteurs.

Jeanne, Marie, et Philippe.

 

 

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Ci-dessous, article d’Albert-Jean MOUGIN, 23 septembre 2013, Mezetulle.

http://www.mezetulle.net/article-un-monde-ou-les-professeurs-se-suicident-par-a-j-mougin-120194716.html

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Un monde où les professeurs se suicident
par Albert-Jean Mougin (1)

En ligne le 23 septembre 2013

Un professeur, un de plus, s’est suicidé récemment pour des motifs liés aux conditions d’exercice de son métier. Ce n’est pas la première fois qu’on en parle ici : les lecteurs se souviennent de l’article de Marie-Claude Perrin-Faivre à la suite du suicide de Lise B. à Béziers en 2011.
L’article d’Albert-Jean Mougin s’intéresse, au delà des motifs de ces suicides (que tout le monde connaît même si la bienpensance ne veut rien en savoir), aux modalités du déni qui les entoure et analyse les techniques abjectes par lequelles est organisée leur inaudibilité. Sauf que cette fois, dans le cas du suicide de Pierre Jacque, ça ne marche pas.

Pierre Jacque, professeur de Sciences et technologies de l’industrie, s’est donné la mort le dimanche 1er septembre.
Chaque année, les Français dans leur ensemble sont 10 000 à choisir d’interrompre le cours de leurs jours ; 3 000 autres meurent dans des accidents de la route, 20 000 à la suite d’un accident à leur domicile ou sur leur lieu de travail. Ces données statistiques suffisent à la comparaison des causes de mortalité violente et à poser le cadre général d’une question longtemps restée interdite. Il se trouve que l’on vient d’annoncer la création d’un « observatoire du suicide ». On ne mesure pas la portée que pourra avoir cette démarche, si elle aboutit. Parallèlement, et opportunément, est révélée une étude qui avoue que 30% des « actifs » ont déjà songé à se donner la mort, parmi lesquels 3 à 8 sur 100 de façon obsédante et sur une longue période. L’univers du travail est plus que jamais impitoyable, peut-on penser.

Le ministère de l’Éducation nationale s’est toujours montré particulièrement fermé à toute divulgation d’une estimation quelconque à ce propos, concernant ceux qui la servent. Les chiffres seraient inférieurs à la moyenne nationale. On s’y suiciderait moins que dans la police ou les services pénitenciaires. Publiant l’an passé une étude remarquée sur la souffrance au travail, la Fédération générale autonome des fonctionnaires (FGAF à laquelle appartient le SNALC) a souligné combien ce mutisme destructeur pèse sur notre avenir.

Mourir pour s’enfuir

Voici plusieurs années, toutefois, que la mort choisie comme seule issue par des professeurs a fini par susciter l’intérêt des média. Face à cet état de fait nouveau, l’institution répliqua par le déni, ou par le silence. Dans les milieux autorisés on évoquait naguère le refus d’un directeur de cabinet d’un ministre de vouloir entendre que la mort d’un homme, venu se tirer une balle dans la tête dans la salle des professeurs de son collège, pouvait avoir quelque lien avec son métier. Nécessairement, pour cet enseignant comme pour tous les autres qui l’avaient précédé dans le sombre cortège, des questions « personnelles » l’avaient rendu « fragile » et avaient décidé de son geste. Voulait-on dire par là que notre métier exigeait donc de la force et qu’il était devenu difficile, pénible ? Non. Car la religion de certains de ces hiérarques de la rue de Grenelle était faite. Ces « petits profs » qui en finissaient avec la vie étaient nativement des faibles, venus par nature vers un métier qui n’intéresse plus, qu’on paye mal, et où personne ne vous disputera la place. Car ils veulent échapper à « la vraie vie » où l’on se bat pour survivre, où l’on a une fonction et non pas une carrière, où l’on gagne sa vie, à chaque instant, dans une lutte où tous les coups sont permis, pour avoir du sou et beaucoup. Normal qu’ils en finissent à la première difficulté !

La mort de Lise Bonnafous, immolée par le feu le 13 octobre 2011, sembla ne rien ébranler des certitudes. La théâtralité même de son geste ne signifiait-elle pas son déséquilibre profond ? Elle donnait le prétexte attendu pour rendre inaudibles ses mots. Et quand bien même les aurait-on entendus, ils étaient disqualifiés par la cause même de sa mort : le refus d’assumer et de subir plus longtemps les tensions de l’ordinaire quotidien d’un professeur face au chahut, à l’« incivilité », à l’abandon hiérarchique, à la perte de toute assise. Vae victis ! somme toute, malheur aux vaincus.

Et combien d’entre nous ont-ils connu cette tentation -là ? Nous avons à l’esprit le beau et fort récit d’un jeune professeur décrivant comme une lente et certaine descente aux enfers son expérience, jusqu’à la dépression libératrice, qu’aura été ce qui se nomme officiellement « enseignement » dans un lycée comme il en est tant. Elle y fut confrontée aux lâchetés ordinaires d’une « communauté » qu’on souffre, là encore, à devoir, même formellement, appeler « éducative », où l’élection du bouc émissaire qu’elle fut souda, dans la plus parfaite hypocrisie, direction, familles, élèves. Là où l’on a renoncé à partager les codes de la loi et de la civilisation, chacun se sauve en trouvant hors de soi-même la cause de son échec, participant ainsi à l’effondrement collectif, par l’avilissement de la victime désignée.

Elle évoque les larmes, le poignet tailladé en pleine salle des professeurs, l’espoir d’être renversée par une voiture avant d’arriver au lycée pour ne pas y entrer. Elle écrit : « Une fois, après un cours, je songe que je pourrais me défenestrer. On est au deuxième, et même si je n’en mourais pas, on verrait qu’il faut m’aider. Je repère également les endroits où l’on peut accrocher une corde. Finalement, je n’ai jamais osé le faire, par peur. Il faut du courage pour mourir, et je ne l’ai pas. Alors je reste, tant bien que mal, j’encaisse, jusqu’au jour où je craque. »ce qui la sauvera. Elle surmonta ailleurs le souvenir de tout cela.

Mourir pour s’en aller

La mort de Pierre Jacque est autre. La lettre qu’a écrite ce professeur de sciences et technologies pour expliquer son geste a été largement diffusée, les termes en sont connus (2). Il y exprime une critique sans appel d’un ordre scolaire qui a perdu toute raison d’être, d’une culture de l’apparence qui fait insulte à la raison parce qu’elle demande de tricher, mais aussi au cœur, parce qu’elle demande de mentir. Tricher sur les résultats, mentir à ceux à qui l’on enseigne. C’est une lettre circonstanciée, précise, simple, mais avec la hauteur de vue de qui sait engager sa responsabilité devant l’avenir du pays. L’exposé des faits enchâsse des mots, rares, qui donnent le sens profond de l’acte : ce sont les mots de conscience, d’allure, de vertu. Depuis, les témoignages se sont multipliés, publics, institutionnels, le texte des paroles prononcées par sa propre épouse, elle-même professeur de mathématiques, a été diffusé. Nous avons pu recueillir le témoignage direct de collègues qui le côtoyaient. Tout témoigne de la solidité et de l’équilibre d’un homme qui ne s’est senti en péril devant rien, sinon quand l’institution qu’il servait a perdu, à ses yeux, le sens de sa mission.
Il n’est pas mort pour s’enfuir, mais pour s’en aller. C’est un geste simplement stoïque, et comme tel politique autant que moral.

Un tel suicide ne peut être envisagé ni comme une défaite, ni comme une démission, ni comme une lâcheté. Tout au plus, peut-on parler de retrait devant ce qui peut apparaître  comme dégradant, comme contraire à nos aspirations  profondes ou encore de nature à troubler l’équilibre auquel nous  avons  pu parvenir. Ainsi, l’a bien exprimé et vécu Henry de Montherlant, Montherlant que l’opinion choisit d’oublier, sitôt qu’il se fut donné une fin en accord avec ce qu’il  avait professé.

Nous voulons citer l’un de ses carnets, Va jouer avec cette poussière :
« On se suicide par peur de ce qui va être et il faudrait fouetter jusqu’au sang les gens qui osent flétrir cette peur quand, eux, ils n’ont rien à craindre. On se suicide par respect pour la raison quand l’âge ou la maladie enténèbrent la vôtre et qu’y a-t-il de plus honorable que ce respect de la raison ? On se suicide par respect pour la vie quand votre vie a cessé de pouvoir être digne de vous et qu’y a-t-il de plus honorable que ce respect de la vie ? »
De toutes les justifications et explications données par les stoïciens sur le suicide, il ressort, en effet, une idée fondamentale, et qui est la maî­trise de soi. L’homme doit savoir à quoi s’en tenir, sur lui, sur les autres et plus encore  sur les éléments qui donnent de la valeur à sa vie. Certains ne trichent pas avec leurs exigences. Leur mort volontaire, sinon l’approbation, mérite le respect. Elle appelle à s’interroger sans feinte ni délai sur les causes profondes qui leur ont donné la volonté de quitter le monde.
Car ils nous l’ont laissé.

© Albert-Jean Mougin et Mezetulle, 2013

Notes 

1 -Albert-Jean Mougin, vice-président du SNALC depuis 2009, est professeur de lettres modernes au collège Raymond Vergès de La Possession à la Réunion. En ligne sur Mezetulle il a publié Sur l’inutilité du savoir et sur l’inculture en collaboration avec Guy Desbiens.

2 – Le texte de la Lettre de Pierre Jacque a été publié par Marianne, avec un excellent article d’Eric Conan http://www.marianne.net/Mourir-de-ne-pas-enseigner_a231778.html 

Le texte de l’hommage de Françoise Jacque est accessible ici : https://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/Hommage_de_Francoise_Jacque_lors_des_obseques.pdf

 

Par Albert-Jean Mougin
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Ci-dessus, article d’Albert-Jean MOUGIN, 23 septembre 2013, Mezetulle.

http://www.mezetulle.net/article-un-monde-ou-les-professeurs-se-suicident-par-a-j-mougin-120194716.html

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C’est officiel. Le Ministère de l’Education Nationale, dirigé par Benoît HAMON depuis avril 2014, reconnaît que le suicide de Pierre JACQUE est « imputable au service ».

La question se pose de savoir pourquoi la responsabilité « du service » – la responsabilité de l’administration et/ou celle de la chaîne hiérarchique – n’est pas reconnue pour d’autres situations cruelles et tragiques, qu’elles aient ou non débouché sur des suicides. Quand le Ministère reconnaîtra-t-il la réalité des situations de harcèlement moral hiérarchique dans des centaines d’établissements scolaires ? Les précédents Ministres de l’Education Nationale n’avaient pas la volonté que les choses changent dans ce domaine. Quel Ministre osera lever l’Omerta ?

Philippe, Jeanne, et Marie.

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Ci-dessous article de Véronique SOULE, Libération, 9 juin 2014.

http://www.liberation.fr/societe/2014/06/09/l-education-nationale-finit-par-reconnaitre-un-lien-entre-suicide-et-travail_1036986?xtor=EPR-450206&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=quot

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LibérationSociété

Le ministère a qualifié d’«imputables au service» les suicides de deux enseignants, l’un à Marseille en 2013, l’autre à Caen en 2012. Des décisions rares qui suivent une procédure très codifiée.

A deux reprises, le ministère de l’Education nationale vient de reconnaître que le suicide d’un enseignant était lié à ses conditions de travail. A Marseille, un professeur en lycée technologique avait mis fin à ses jours le 1er septembre 2013, expliquant dans une lettre que le métier «ne lui était plus acceptable en conscience». A Caen, c’est un enseignant en primaire qui s’était suicidé à son domicile le jour de la rentrée, le 4 septembre 2012.

S’agit-il d’une première?

Non. Selon le ministère de l’Education, depuis 2010, 5 cas de suicides ont déjà officiellement été reconnus comme «imputables au service», c’est-à-dire comme des accidents de travail, à l’issue d’une procédure très codifiée. Ces chiffres ayant été communiqués le 5 juin, il faut a priori rajouter la décision de Marseille rendue publique plus tard.

L’Education nationale a par ailleurs enregistré durant l’année scolaire 2011-2012 13 suicides – de membres du personnel, pas seulement de professeurs –, dont 4 sur le lieu de travail. En 2012-2013, ce chiffre est monté à 16, dont 4 sur le lieu de travail. En 2013-2014, il était encore de 16, tous perpétrés à l’extérieur des établissements.

Comment faire reconnaître le lien entre suicide et travail?

Il faut qu’un ayant-droit formule une demande de reconnaissance d’accident du travail, preuves à l’appui. Dans le cas de l’enseignant de Caen par exemple, c’est sa veuve qui s’est adressée au rectorat. Prof en primaire désirant se reconvertir, il demandait une affectation en collège. Il avait finalement été nommé en lettres, en septembre 2012, au lycée Salvador-Allende d’Hérouville Saint-Clair (Calvados).

La «commission de réforme» se réunit ensuite pour statuer sur la requête. C’est une instance consultative composée de médecins, de représentants de l’administration et de représentants du personnel, qui rend des avis sur les questions médicales concernant les fonctionnaires.

Dans les deux cas, la commission a reconnu l’existence d’un «lien unique, direct et certain entre l’acte et le service». Son avis a ensuite été validé par le ministère de l’Education. Au final, c’est le Rectorat qui en informe la famille.

Quelles sont les conséquences d’une telle reconnaissance?

Concrètement, cela se traduit par l’allocation d’une rente ou d’une indemnisation aux ayant-droits. Mais l’Education nationale ne reconnaît pas pour autant sa responsabilité pénale. Pour prouver qu’il y a faute ou négligence de sa part, il faut saisir le tribunal administratif.

«Cela ne remet pas en cause la bonne gestion du service», a indiqué le rectorat de Caen, interrogé par l’AEF. L’enseignant d’Hérouville Saint-Clair a, selon lui, fait l’objet d’un suivi adapté, avec des rendez-vous avec l’inspecteur du premier degré et avec celui de lettres. Il devait par ailleurs être recu au rectorat le jour de la rentrée.

Sébastien Rouaux, de Sud-Éducation, mobilisé depuis le début dans cette affaire, évoque le manque de suivi médical des enseignants, avec «seulement deux médecins de prévention pour 23 à 25 000 agents». Son syndicat demande une enquête du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) pour éclaircir les raisons qui ont poussé le prof d’Hérouville au suicide.

A Marseille, le Snes-FSU pointe aussi «des carences» dans l’accompagnement des personnels. Il affirme avoir alerté sur «la souffrance grandissante» des personnesl à la suite de la réforme de la série techno STI2D (Sciences et technologies industrielles et du développement durable) où enseignait le professeur disparu. Dans son ultime missive (que Libération avait publiée), Pierre Jacque, 55 ans, enseignant d’électronique au lycée Antonin Artaud, avait confié sa détresse, dénonçant notamment une réforme «faite à la hussarde».

Véronique SOULÉ

 

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Ci-dessus article de Véronique SOULE, Libération, 9 juin 2014.

http://www.liberation.fr/societe/2014/06/09/l-education-nationale-finit-par-reconnaitre-un-lien-entre-suicide-et-travail_1036986?xtor=EPR-450206&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=quot

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Septembre 2013. Suicide d’un enseignant du Lycée Antonin Artaud de Marseille. Pierre JACQUE laisse une lettre pour expliquer les raisons de son geste. Une lettre que peu de médias ont publiée.

L’hebdomadaire MARIANNE l’a fait, dans son numéro 855 du 7 septembre 2013. Eric CONAN y traite avec discernement cette information d’une brutalité insoutenable.  » Dans son bilan, Pierre Jacque n’épargne pas les syndicats dont il dénonce l’inutilité et les complicités. […] Pierre Jacque ayant fait l’effort de réfléchir à cette lettre et à la rédiger pour « tous ceux que (son) témoignage intéressera », avec peut-être un dernier espoir d’être encore un peu utile, la moindre des choses est de la faire lire au maximum. « 

Marie, Jeanne, et Philippe

 

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Ci-dessous article d’Eric CONAN, Marianne, 7 septembre 2013.

http://www.marianne.net/Mourir-de-ne-pas-enseigner_a231778.html?com&start=20#comments

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Marianne

Document

Mourir de ne pas enseigner

Samedi 7 Septembre 2013 à 05:00 | Lu 76546 commentaire(s)

 

Eric Conan

 

Voilà pourquoi il faut lire la dernière lettre de Pierre Jacque, enseignant de 55 ans au lycée Artaud de Marseille, qui vient de se suicider.

Salle de classe du lycée professionnel Marcel Deprez, illustration - DURAND FLORENCE/SIPA
Salle de classe du lycée professionnel Marcel Deprez, illustration – DURAND FLORENCE/SIPA
Cette semaine de rentrée des classes a été marquée par le suicide d’un enseignant de 55 ans, mais, curieusement, la presse, qui est toujours à la recherche de sujets et d’angles pour traiter de cette actualité scolaire aussi prévisible que répétitive s’est peu penchée sur ce geste tragique.On se dit que c’est peut être un sage réflexe, car on le sait, on le répète, un « suicide-reste-toujours-un-mystère-humain-aux-facteurs-multiples-difficile-à-interpréter ». En l’occurrence ce n’est pas le cas, puisque certains médias nous ont précisé de façon macabre que l’intéressé avait évoqué l’idée de s’immoler devant son établissement ou indiqué qu’il avait laissé une lettre expliquant qu’il ne supportait plus les conditions de son métier, mais sans nous en dire beaucoup plus.C’est bien dommage. Car Pierre Jacque (c’est le nom de ce professeur de technologie et d’électronique en STI2G au Lycée Artaud de Marseille) a clairement décidé de son dernier acte et laissé un texte mûrement réfléchi qui constitue un véritable document sur le calvaire de professeurs motivés et conscients de l’état de délabrement de l’institution éducative.La lecture intégrale de ce long texte kafkaïen vaut beaucoup d’enquêtes et de reportages sur le quotidien des enseignants. En effet, tout y est  du naufrage d’une institution : réformes absurdes, improvisées, contradictoires et inapplicables ; ravages de l’idéologie des pédagogistes fous, qui ne sévissent pas qu’en Français ou en Maths mais en Electronique également ; niveau de plus en plus faible d’élèves de moins en moins maitrisables ; conditions de travail concrètes (salles, matériels) impossibles ; programmes technologiques inadaptés au monde économique et à la fameuse « compétitivité », cynisme de la hiérarchie et des inspections qui savent tout mais font tout pour ne pas voir et ne pas faire savoir ; trucages des examens pour cacher le désastre ; etc…Dans son bilan, Pierre Jacque n’épargne pas les syndicats dont il dénonce l’inutilité et les complicités et il faut donc rendre hommage à la section du SNES-Aix-Marseille qui a quand même décidé de mettre en ligne sur son site cette lettre adressée à tous ses collègues enseignants.Pierre Jacque ayant fait l’effort de réfléchir à cette lettre et à la rédiger pour « tous ceux que (son) témoignage intéressera », avec peut-être avec un dernier espoir d’être encore un peu utile, la moindre des choses est de la faire lire au maximum.

  A ma famille, à mes proches et à tous ceux que mon témoignage intéressera.Objet : Evolution du métier d’enseignant.    Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience. Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence « hard » et « soft ». Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changer d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du Capet externe de Génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.     Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des « teintures » sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité « Systèmes Informatiques et Numériques » (SIN). Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs.       Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote.     Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre.     En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question « que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après » (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre.    A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant. J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permet qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.     Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle.Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève « du grand n’importe quoi » et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ses élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs. Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du millésime 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : « Mais non Pierre tu n’es pas tout seul ». En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat.    Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin. De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bacheliers maitrisent mal la langue ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : « Oui mais les élèves savent faire d’autres choses ». Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas une compétence professionnelle.    Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’Education nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question.    J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves, cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.Pierre Jacque
Enseignant du lycée Antonin Artaud à Marseille

 

 

 

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Ci-dessus article d’Eric CONAN, Marianne, 7 septembre 2013.

http://www.marianne.net/Mourir-de-ne-pas-enseigner_a231778.html?com&start=20#comments

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  A ma famille, à mes proches et à tous ceux que mon témoignage intéressera.Objet : Evolution du métier d’enseignant.    Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience. Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence « hard » et « soft ». Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changer d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du Capet externe de Génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.     Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des « teintures » sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité « Systèmes Informatiques et Numériques » (SIN). Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs.       Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote.     Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre.     En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question « que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après » (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre.    A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant. J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permet qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.     Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle.Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève « du grand n’importe quoi » et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ses élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs. Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du millésime 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : « Mais non Pierre tu n’es pas tout seul ». En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat.     Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin. De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bacheliers maitrisent mal la langue ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : « Oui mais les élèves savent faire d’autres choses ». Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas une compétence professionnelle.    Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’Education nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question.    J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves, cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.Pierre Jacque
Enseignant du lycée Antonin Artaud à Marseille